Découvrons DC Comics avec… The Dark Knight Returns

Pour être franc, je ressens toujours une certaine crainte envers une oeuvre « ancienne » qu’on aura tendance à plébisciter, comme une oeuvre « culte », « fondatrice », immanquable. Pourquoi ? Parce que qui dit « ancienne » dit surtout, pour moi, « j’arrive après la bataille » et que je redoute souvent de ne pas savoir apprécier l’oeuvre en question à sa juste valeur, de passer à côté du truc. Je ne remets donc pas en cause sa qualité propre, mais  bien ma capacité à l’apprécier X années plus tard. Dans les comics, dont c’est le sujet aujourd’hui, c’est assez flagrant dans la mesure où certaines choses propres au genre ont beaucoup évolué en quelques décennies, rendant de plus en plus difficile la lecture de vieux ouvrages. Narration, profondeur du scénario, découpage, dessin… J’en avais parlé il y a quelques temps avec ma lecture du DC Comics Anthologie sorti chez Urban et ses nombreux récits intéressants sur le papier, mais finalement assez plats et ayant réellement perdu de leur saveur, leur intérêt 30 à 50 ans après. Certes, il y a le contre exemple… qui confirme la règle.

Watchmen a été une bonne claque. Même si je l’ai lu – sans doute – sans réellement comprendre toute la profondeur du récit, son grand âge (1985) ne m’a finalement pas tant rebuté: le dessin est vieillot mais reste regardable et le scénario à base de déconstruction du mythe du super héros fonctionnait encore très bien aujourd’hui. Le découpage et la narration non « conventionnels » par rapport aux comics du genre « mainstream » (Le fameux « 9 cases ») aidant sans doute beaucoup, j’imagine. J’en viens donc naturellement à une autre oeuvre emblématique de la même décennie, un « immanquable » quand on aime le personnage m’a-t-on dit, de part sa grande qualité globale et son auto-suffisance vis à vis de son univers. Aujourd’hui, parlons de The Dark Knight Returns.

Nous sommes en 1986. Afin de clore une certaine époque dite « révolue » pour l’industrie des comics mainstream de super-héros, il fallait « passer à autre chose ». Il fallait faire monter le média à un stade supérieur, lui montrer qu’il pouvait développer une certaine richesse vis à vis des autres arts, montrer qu’on pouvait écrire quelque chose d’adulte avec des gars qui s’habillaient en slip pour sauver le monde. Et puis, d’une certaine manière, afin « d’accompagner » le reboot de l’univers DC de 1985 (Crisis on Infinite Earths, qui remettait à zéro 50 ans (déjà !) de continuité en annihilant un peu (mais pas pour longtemps) le concept casse gueule des terres parallèles); The Dark Knight Returns finissait à sa manière les 50 ans de Batman, avec une sorte de « chant du signe » du personnage, avant d’avoir son pseudo reboot quelques années après avec Batman Year One, qu’on peut définitivement prendre comme le nouveau point d’entrée dans cet univers. Evidemment, il est toujours utile de préciser que, au delà des acronymes identiques, Rises n’a strictement aucun rapport avec Returns.

Au commande, Frank Miller, autant dans le scénario, que dans le dessin. Ça vous dit forcément quelque chose… Artiste controversé pour ses avis politiques, il a réalisé quelques travaux plus connus du grand public grâce (Encore et toujours) aux adaptations cinés comme 300 par Zack Snyder ou l’excellent Sin City. Et plus récemment avec Terreur Sainte, comics de super-héros dans lequel un pseudo « clone » de Batman part affronter les méchants terroristes d’Al-Quaïda (Et dont ce faux Batman devait être le vrai à l’origine, mais DC Comics ayant refusé tout lien avec son héros fétiche pour ne pas salir son image). Autant dire de suite qu’on a droit à une patte graphique et scénaristique somme toute assez… particulière (Sombre, violente, barrée), pas toujours parfaite, mais tout de même maîtrisé et surtout très intéressante, dont on ne l’imaginait pas forcément applicable à Batman tel qu’on le connaît dans notre culture populaire.

Dans les grandes lignes, The Dark Knight Returns, c’est un Bruce Wayne qui approche doucement mais sûrement de la soixantaine et qui a abandonné le costume de Batman depuis 10 ans. D’un côté, malgré le contexte de la guerre froide, les super-héros n’ont officiellement plus le droit de continuer leurs activités et de l’autre, Bruce Wayne fût quelque peu brisé par la mort de Jason Todd, le second Robin dans la chronologie officielle. Pourtant, depuis quelques temps, Gotham City sombre jour après jour dans la criminalité, notamment avec l’apparition d’une bande de plus en plus imposante qui se font appeler « les Mutants » (Mais qui n’ont rien aucuns « pouvoirs »). Règlement de compte, agressions en pleine rue, voir meurtres totalement gratuits, la terreur prospère et la police locale se trouve rapidement impuissante, malgré la présence du charismatique mais vieillissant commissaire Gordon. Finalement lassé de s’être mis au placard, et pour quelques autres raisons, Bruce Wayne retrouve le goût de la justice et décide de reprendre le costume de Batman malgré son âge pour redresser Gotham et imposer sa loi. Hélas, ça ne sera pas au goût de tout le monde, notamment vis à vis des conséquences de ce grand retour sur la population, et certaines mesures seront prises pour stopper l’homme chauve souris.

The Dark Knight Returns est un récit adulte et sombre – comme on peut forcément l’attendre d’un Batman – mais sans fioritures, sans excentricités issues de l’Âge d’Argent; glauque et violent. Mais c’est surtout un récit qui tourne autour d’un Bruce Wayne – l’homme, et non le super-héros – vieillit, encore plus mentalement perturbé à la fois par la mort de ses parents dans les années 40 (dont la vision lui revient constamment et l’obsède) et de celle de Robin; qui se pose sans cesse des questions sur lui-même, le tout dans un Gotham crasseux et pourri jusqu’à la moelle. Si notre Batman aura ses quelques moments de gloire, de « classe » et trouvera un certain réconfort avec sa rencontre avec la jeune Carrie qui lui voue un culte; c’est avant tout un récit qui met le héros dans une position « délicate », où il n’est plus vraiment aimé, où il n’est plus tellement dans la course malgré sa soif de justice presque pathologique et se montre prêt à tout pour ses convictions… quitte à se retourner contre ses propres amis, ou à adopter la mentalité de ce qu’il combattait par la passé (On ne sait pas tellement si ce qu’il fait est vraiment bon dans le fond, vu que c’est régler « la violence par la violence »).

Miller oblige j’imagine, le récit va toujours plus loin dans la démesure au fil des chapitres et les quelques idées couillues (surtout en se remettant dans le contexte de 1986) sont plutôt surprenantes – mais réussies, apportant quelques choses au récit – pour une production qu’on imagine souvent pour les jeunes/superficielle (Ou mainstream, si on préfère). Il y a un certain « double sens » de lecture dût à ce contexte qui ne le rend pas si accessible de prime abord… Mais c’est un peu ça qui rend l’écriture très bonne, clairement au dessus du lot. Sa réputation n’est pas volée ! Les personnages sont suffisamment développés pour être intéressants (avec un Joker terrifiant), les réflexions intérieures de Bruce tout comme les dialogues sonnent souvent juste et l’histoire monte progressivement vers un final explosif – malgré quelques petits soucis de narration ici et là.

En effet, elle se fait parfois un peu trop verbeuse, cherchant peut être à « trop en faire » et fini même par desservir un peu l’histoire, avec quelques passages un brin longuet où l’on sent que l’on essaie de « gagner un peu de temps ». Peut être est-ce là encore le poids des années qui biaise mon jugement, avec ses 4 chapitres (seulement !) qui composent l’histoire, mais des chapitres excédant… les 40 pages, là où aujourd’hui, on tombe régulièrement à 20 (et que j’en ai fatalement pris l’habitude), il n’y a pas cette même « gestion du rythme ». Décalage temporel, tout ça.

Sombre toutefois, mais Batman n’oublie pas non plus « ses origines », son passé. Pas que j’ai envie de taper sur l’autre TDKR, mais ce Batman n’oublie pas qu’il est le Batman des comics, et n’oublie donc pas « l’univers » qui l’entoure, sous prétexte d’une histoire hors continuité et plus adulte que d’habitude. Ainsi, à ma grand surprise, il est fort appréciable de trouver la présence de plusieurs personnages emblématiques (En nombre limité tout de même) de son univers à la fois « propre » (Le Joker, Double Face) et partagé avec l’univers DC (Superman et autres références à la Ligue de Justice), afin qu’ils apportent chacun leur pierre à l’édifice d’un Batman vieillissant, l’accompagnant peu à peu dans sa déchéance. Le récit n’en restera pas moins centré sur Batman, mais ça permet de construire un background intéressant – puisque replacé en contexte de guerre froide – au sein d’un univers assez familier – mais tout de même auto-suffisant comme dit plus haut, tout à fait accessible pour le néophyte à 2/3 détails près.

Finalement, la plus grosse difficulté pour rentrer totalement dans le récit, c’est à mes yeux le dessin. Il n’est pas forcément devenu moche – certaines planches sont superbes (L’ambiance poisseuse de Gotham est presque palpable), il n’a pas « simplement » vieillit comme pourrait l’être celui de Watchmen, il est juste… spécial et irrégulier par nature. Certaines planches surprennent par leur sens du détail, quand d’autres ne semblent pas mériter des mêmes soins, souffrent d’un découpage un peu trop chargé (Les quelques passages « TV » par exemple, et leurs multiples petites cases) ou que l’action ne semble pas toujours très claire. Parfois, quelques cases bien placées supplémentaires auraient bien aidé la narration… Ce n’est pas systématique (et dramatique dans l’absolu), mais il faut savoir où est-ce que l’on met les pieds. 26 ans après, quand même.

Dans tous les cas, The Dark Knight Returns fût donc un très bon comics jusqu’au bout et une approche plutôt originale pour ma part du personnage. Peut être pas le chef d’oeuvre absolu auquel je pouvais m’attendre – faute peut être à mon jeune âge qui n’a pas pu en profiter à l’époque – mais qui conserve tout de même une certaine aura et un scénario toujours accrocheur et percutant malgré son âge (La Miller Touch, en somme) et ses quelques maladresses. Un immanquable quand même ? Absolument, je comprends mieux pourquoi il fait parti des « piliers » de l’histoire de Batou… malgré une édition française par Urban Comics de très grande classe – certes, rien à redire dans l’absolu – mais fatalement très onéreuse pour le moment (Seule la version avec le DVD/BR est disponible pour 28€, la version low-cost arrivera en Mars prochain).

Un petit mot pour parler aussi de l’adaptation animée, au passage:

Dans la même veine que la plupart des nombreuses adaptations de grands arcs de DC Comics, The Dark Knight Returns est plutôt réussi… dans sa première partie pour le moment. Pour une fois, l’histoire a été découpé en 2 films d’1h20 chacun, et seulement le premier est disponible à l’heure actuelle. Evidemment, précisons tout de même que si l’histoire suit celle du comics dans ses grandes lignes, la séparation en 2 films n’en fait pas une adaptation « copiée-collée » pour autant: l’essentiel est là, et les nombreux changements/rajouts sont plutôt bien vus dans l’ensemble et rattrapent même parfois les quelques « problèmes » de l’original (Les scènes d’action trop courtes et pas toujours limpide du comics passent particulièrement bien à l’écran).

Certes, on perd certains aspects intéressants en échange (les monologues de Bruce, qui développait énormément la psychologie du personnage; l’ensemble globalement « édulcoré ») et la réalisation – globalement bonne quand même – aurait pu mériter un peu plus de soin (une animation de qualité comme dans Batman/Superman Apokalypse aurait été un plus) pour qu’elle fasse un peu moins « épisode de série TV » … mais l’ensemble est tout même convaincant et annonce un final sous les meilleurs auspices, surtout quand on repense au comics, et sa seconde partie pas mal surprenante. D’autant plus que pour le coup, le design si spécial de Miller est plutôt bien respecté, contrairement à Batman Year One qui avait repris plutôt celui de la série TV des années 90 (Mais c’est bien aussi). Et comme souvent avec la Warner, la version française assure vraiment bien, avec un Batman limite plus charismatique en VF avec sa voix rocailleuse si particulière, mais si hypnotisante; et on retrouve à nouveau avec plaisir les comédiens de doublage habituel pour Gordon et Alfred. Banco !

3 réflexions au sujet de « Découvrons DC Comics avec… The Dark Knight Returns »

  1. Dommage que tu entames ton article par évoquer les délires politiques de Frank Miller. OK, aujourd’hui, c’est le sujet incontournable, et si tu ne l’avais pas fait, il y aurait forcément eu quelqu’un pour te le reprocher. Sauf que ce comics date de 1986, bon sang ! Et il faut voir comment il y traite Ronald Reagan, apôtre de l’ultra-libéralisme et de la toute-puissance américaine.
    Quand j’ai lu TDKR pour la première fois, Frank Miller était l’homme de Year One, Daredevil, et bien sûr Sin City. Nous sommes encore loin de Holy Terror. Donc mentionner ses opinions actuelles pour analyser une histoire vieille de 26 ans – bien avant les événements de 2001, considérés comme un point de rupture dans la vie de l’auteur – cela me parait déplacé ; même si je suppose qu’il est impossible de ne pas y penser.

  2. Trop de fanboys mettent Miller sur un piedestal. Je trouve l’auteur assez moyen, et à vrai dire, je préfèrerai qu’il se contente de dessiner. Si son DareDevil et son run sur Wolverine à Tôkyô étaient sympa, il faut voir que l’on a pas attendu 2001 pour se moquer de lui. La preuve étant les tortues ninja.

    Personnellement je trouve que l’article de PSO est plutôt cool. La comparaison avec Watchmen en début d’article est très pertinente. Sorti à la même époque et également très hypé, il faut avouer cependant que Miller fait pâle figure face à Moore, et c’est là que le bas blesse à mon avis.

    J’attend avec impatience le moment où tu vas découvrir certains chefs d’oeuvres comme Transmetropolitan, encore Y the last man ou encore Animal Man de Grant Morisson.

  3. Bah, j’ai juste précisé qu’il était connu pour ses avis politiques tranchés (dont j’ignore totalement le contenu, vu que la politique ne m’intéresse pas), rien de plus (cf par exemple la critique de TDKR par Comicsblog qui elle, insistait vraiment sur ses avis politiques vis à vis du récit et avait occasionné un certain tollé dans les commentaires car « hors sujet »).
    je remets juste le bonhomme en contexte, car ses « idées » font parti du personnage désormais, difficile de passer à côté, sans que ça influence (dans mon cas en tout cas) la critique.

    Sinon, si Urban édite à son tour les Transmetropolitan et Animal Man par Morrisson (Y est édité il me semble), j’y jetterai volontiers un petit coup d’oeil ! Ce sont des titres qui m’intriguent de base, mais pour X raisons (dont une édition FR épuisée/incomplète), je ne suis pas allé plus loin que ça. Pour Animal Man, je vais déjà me contenter de lire la version New 52 que j’ai acheté 😀 (Qui est parait-il, très bien pour le moment)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *